Les mille et une Venise

L’histoire secrète du plus grand mème de tous les temps

Benjamin Lequertier

Eloignement géographique et conceptuel des 63 mèmes étudiés en regard de la Venise originale

Les villes sont positionnées selon la distance géographique et conceptuelle qui les sépare de Venise. Paradoxalement, après un pic rapide de n’importe quoi (aux alentours de 3000 km de distance), l’augmentation de l’éloignement géographique pousse les villes à se rapprocher de la Venise originale.



Voir Venise et mourir. Chaque année, des millions de touristes sortent en courant de l’aéroport Marco Polo, extatiques à l’idée de traverser le Pont des Soupirs et de mouiller leurs Timberland sur la place Saint-Marc. Une expérience unique, dont les meilleurs moments se retrouvent uniformément sur les blogs, pages persos et autres profils Friendster. Mais pour un touriste comblé d’avoir goûté aux plaisirs de la vraie Venise, combien se contentent de canaux en béton, de gondoles en plastique et de mauvais carnavals ? Combien se rabattent sur d’obscurs patrimoines régionaux, dont l’économie tout entière se fonde sur d’abracadabrants parallèles avec la Sérénissime ? Qui ne s’est jamais vanté d’avoir visité la petite Venise du Nord, de l’Est ou du Centre ?
Partout en France, des offices de tourisme véreux se réclament de Venise dès qu’ils tombent sur une molécule d’H2O. De Crécy-la-Chapelle (la Venise briarde) à Montargis (la Venise du Gâtinais), en passant par Niort (la Venise verte) ou Brantôme (la Venise verte du Périgord), pas moins de quinze petites Venise – souvent sans même un canal, un pont ou un dégât des eaux – parcourent la France aux mille visages, aux mille paysages.
Absurdes et souvent ridicules, ces impostures sont à Venise ce que les raies léopards sont à l’amibe : un ensemble de mutations hasardeuses, au résultat grotesque et insignifiant. Fruits d’un processus de sélection naturelle extravagant, elles tentent de perpétuer l’ADN vénitien par des moyens non génétiques : imitation, détournement, appropriation. Venise est devenue une sorte de mème, un lolcat architectural, qui se diffuse, se décline et se reconstruit à l’infini, pour le plus grand bonheur des offices de tourisme du monde entier.
Les extrapolations les plus folles1 font remonter l’apparition du mème vénitien à la création, en 1310, du Conseil des Dix, le comité exécutif et judiciaire de la République de Venise. Affublés de minuscules chapeaux noirs et de toges écarlates, ses membres étaient chargés de comploter derrière de lourdes portes pour garantir la sécurité de l’Etat. Trois fois par semaine, ils se réunissaient pour éplucher les dénonciations secrètes déposées dans les bouches de lions qui parsemaient la ville. Puis ils pendaient, décapitaient et noyaient.
Leur vie aurait pu n’être que douceur et tranquillité si, à force de filer de gondoles en gondoles pour traquer les intrigues, ils n’avaient pas découvert la véritable menace pesant sur la République : en sus des vols, des complots et des crimes sexuels, Venise coulait irrémédiablement dans sa lagune. Horrifiés par ce sombre et inéluctable destin, les Dix décidèrent de mettre au point une gigantesque opération de marketing viral pour faire survivre la ville au-delà de ses frontières : quels qu’en soient le lieu, la forme ou le contenu, le mythe de Venise devait perdurer.
Marco Polo, qui participa à la création du Conseil des Dix, joua probablement un rôle fondamental dans cette machination. Doublé d’une maîtrise absolue du marketing viral,2 son engouement pour l’Asie explique sans doute pourquoi c’est à l’est que se trouve la plus grande concentration de mèmes vénitiens. Dix-huit Venise de l’Orient quadrillent le continent, dont six en Chine, trois en Inde, deux en Thaïlande et une en Micronésie.
(L’Europe n’est pas en reste pour autant. Quinze villes concourent pour l’appellation de Venise du Nord, depuis les vénérables institutions touristiques
(Bruges, Amsterdam, Saint-Pétersbourg), jusqu’aux bouges frappés par la crise industrielle (Birmingham, Manchester, Hambourg), où la moindre rigole d’eau devient canal.
Au sud, pas d’eau. Pas de Venise.
A l’ouest, les Amériques. Probablement le plus grand coup de génie du Conseil des Dix. En confiant à leur compatriote Amerigo Vespucci la responsabilité de promouvoir Venise outre-Atlantique, ils s’attachèrent les services du plus grand mégalomane de la Sainte Ligue.3 En 1499, il lui suffit de tomber sur un lac et quelques maisons sur pilotis pour donner naissance
à la première Petite Venise du Nouveau Monde (le Venezuela).
Dès lors, la renommée de la Sérénissime se propagea comme une trainée de poudre au sud,4 mais surtout au nord de l’équateur : de la Floride à l’Etat de Washington, pas moins de 11 Venice émaillent le territoire américain. Sans canaux, sans ponts, sans carnavals et sans intrigues, la plupart de ces taudis s’appliquent comme ils peuvent à rivaliser avec le destin tragique de la Cité des Doges.5
Ainsi, 40% de la population de Venice (Illinois) vit en dessous du seuil de pauvreté.6 De juillet à décembre 2000, Mohamed Atta et Marwan Al-Shehhi prirent des leçons de vol à l’aéroport municipal de Venice (Floride), puis allèrent s’écraser respectivement sur les tours Nord et Sud du World Trade Center. Venice (Louisiane) fut rayée de la carte en 2005 par l’ouragan Katrina. Quant aux huit autres Venice, situées au milieu de forêts, de décharges industrielles ou de marinas en papier crépon,7 leurs habitants cherchent probablement à se supprimer à chaque fois qu’ils écrivent leur code postal.
Poussé jusqu’à l’absurde, ce processus de dérive mémétique 8 est aujourd’hui contrebalancé par un mouvement inverse, qui privilégie la production de Venise conformes à l’originale, dotées d’infrastructures plus performantes. Exacte réplique de la Sérénissime, le Venetian Hotel de Las Vegas illustre parfaitement cette forme de darwinisme architectural. Canaux chlorés, rues climatisées, gondoliers non syndiqués et performances carnavalesques quotidiennes caractérisent le nouvel idéal vénitien, propre, fonctionnel, et très judicieusement ancré sur la terre ferme.
Un ancrage qui finira sans doute par se déplacer. Déjà, en 1877, lorsque l’astronome italien Schiaparelli annonçait l’existence de canaux sur la planète Mars, les écrivains ratés du monde entier se précipitaient sur leurs buvards pour exploiter le filon de la Venise martienne.9 Depuis, les progrès fulgurants de la NASA ont rendu la colonisation des planètes proches de plus en plus plausible. On attend avec impatience la fondation de la petite Venise du Cosmos.


1 Voir notamment : Benjamin Lequertier, Les mille et une Venise, in Entrisme #5, juin 2010
2 Copié dans des dizaines de langues, son Livre des merveilles inonda l’Europe et lui bâtit une réputation de marchand d’exception, sans que personne ne puisse jamais vérifier ses dires.
3 En découvrant les Amériques, Vespucci leur donna son prénom.
4 Cf. notamment Recife (la Venise du Brésil), Nova Veneza (la Nouvelle Venise), ou bien plus simplement les 8 Veneza qui polluent le territoire brésilien.
5 Alors même que Venise est déjà très judicieusement jumelée avec Nuremberg et Sarajevo.
6 Source : U.S. Census Bureau, Summary File 1 (SF 1) and Summary File 3 (SF 3), 2000
7 Voir à ce sujet le travail de Didier Scofidio + Renfro, Chain City, présenté à la Biennale de Venise 2008.
8 « Processus par lequel [...] un mème se transforme lors de sa transmission d’une personne à l’autre », article Wikipedia consacré à la mémétique
9 Voir notamment George Griffith, A Honeymoon In Space, 1900 et Edgar Rice Burrough, A Princess Of Mars, 1913


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